HASSAN Fatéma : Née en 1945 à Tétouan, Fatéma Hassan est très tôt initiée à l’art de la broderie, de la tapisserie, du tissage et de la poterie. Ce long cheminement à travers un savoir faire millénaire, structure et enracine son imagination dans une mémoire lointaine mais encore vivante. Tous ces motifs, devenus repères culturels intériorisés et assimilés, vont peu à peu élaborer un univers puissant à travers le prisme d’une âme très empreinte de poésie et très imbibée d’une relation intime à la nature. Un univers où les couleurs, au départ vives, dialoguent avec des formes stylisées où l’être ou la chose peinte prennent figure d’emblème et irradient leur sens loin de toute temporalité.
Si Fatéma Hassan a souvent été considérée comme ‘peintre naïf », c’est certainement à tord et par méconnaissance des trames anciennes de notre patrimoine ancestral. Si autrefois les miniatures arabes, persanes ou indiennes émanaient d’un savoir religieux et spirituel où l’être est le symbole d’une plénitude amoureuse et où se profile l’éternelle image d’Adam et Eve dans un paradis perdu, chez des peintres comme Fatéma Hassan ou Ouardighi, pour ne citer que les plus importants de ce mouvement, leur passion du jardin, des motifs floraux, des branchages, s’ils ne sont pas le résultat d’une réflexion esthétique structurée, n’en sont pas moins l’expression de ce même désir du paradis, animé par une foi qui unifie et célèbre le rapport de l’homme à Dieu. « Je veille toujours à faire ma prière avant de peindre » nous dit Fatéma Hassan. Un acte de piété ? Une prière ? Une prosternation devant le sentiment profond d’appartenir à la Création. Au fil du temps la couleur se dilue peu à peu et un long processus de méditation la mène vers un ascétisme où le trait, tracé à l’encre de chine noire, vient marquer de son sceau un espace blanc symbolisant la pureté mais plus encore, l’essentialité.
C’est en 1984 qu’elle entame en effet ce long travail qui accompagne sa maturité et son accomplissement en tant que femme dans un milieu plutôt d’hommes et surtout en tant qu’artiste chez qui un certain orientalisme, ignorant ou feignant d’ignorer les paramètres spécifiques à l’art islamique, va confondre passion de la nature à travers l’art des jardins dans notre tradition et panthéisme ; perception intuitive de l’art et du beau avec illétrisme, qu’ils décident, par euphémisme, de baptiser du terrible vocable de « naïfs ».
Fatéma Hassan confirme sa connaissance de cette culture traditionnelle en se référant au chant du Malhun auquel elle a été initiée par son père qui lui-même était artisan. C’est dans cette souvenance que l’on pourrait inscrire ce travail écrit comme un conte. « Le Conte de la jeune fille marocaine. » qui est en fait le récit de la vie de tout un chacun depuis sa naissance jusqu’à la découverte de l’amour en passant par la tendresse des relations familiales et le rituel des différentes étapes de la vie.
30 planches à l’encre de chine noire illustrent et figurent ce périple, hormis la première qui, encore ivre de couleur, symbolise le rêve du paradis ou l’état d’innocence originelle. Après la naissance (de l’enfant), tout se sacralise. Le temps de l’arrivée au monde d’un enfant devient par la stylisation la venue au monde dans sa dimension universelle. L’on assiste, comme dans un conte écrit, au destin de tout être sur cette terre mais, ô surprise, le conte de Fatéma Hassan ne se ferme pas sur la mort, toujours sous-entendue dans son évidence et sa fatalité mais, comme par pudeur, tue et reléguée à sa force de néant d’où jaillit toute vie. Le conte se ferme donc de nouveau sur l’amour. Ainsi c’est sur l’unité retrouvée, reconstituée que s’achève le cheminement de cette épopée mystique où l’ascétisme, aussi pur soit-il dans cette période en noir et blanc, est animé d’une profonde allégresse et d’une grande sérénité.
Rajae Benchemsi, avril 2006